Si
l'expression «Mens sana in corpore sano» s'est jamais
appliquée admirablement à un individu, c'est assurément
à Leon battista Alberti (1404-1472). Doué d'une force
physique prodigieuse qui stupéfiait ses contemporains, cela
n'aurait cependant pas suffi pour lui permettre de passer à la
postérité, puisque Pierre de Coubertin n'était
pas encore venu au monde pour ressusciter les antiques jeux
olympiques . Ce corps d'athlète abritait un cerveau dont les
capacités constituaient, selon le mot d'un spécialiste
de la Renaissance italienne «la quintescence de l'esprit du XV
ème siècle».
Dans
tous les domaines du savoir auxquels il s'intéressa, il fit
merveille. Architecte de profession, il réalisa certains des
édifices qui honorent la Renaissance italienne et il écrivit
un savant ouvrage (De re aedificatoria)
qui devint la bible de bon nombre de ses successeurs. Il était
un peintre de talent et c'est lui qui codifia les règles de la
perspective. Dans le domaine de la musique, il excellait.
Enfin,
sans doute sur les instances de l'un des membres de l'entourage du
Souverain Pontife, il s'intéressa à la cryptologie. Le
résultat fut, dans le courant des années 1460, un
ouvrage en latin (De componendis cyphris)
qui aurait dù révolutionner le monde de la
cryptographie, si ceux qui avaient la charge de cette activité
avaient su l'apprécier à sa juste valeur. Après
avoir exposé des idées fécondes sur les notions
de fréquence, il entreprit la description d'un appareil
destiné à parer aux ravages qu'elles risquaient
d'occasionner dans les procédés de chiffrement de
l'époque :
Je
découpe deux disques dans une plaque de cuivre. L'un, le plus
grand sera fixe, le plus petit mobile. Le diamètre du disque
fixe est supérieur d'un neuvième à celui du
disque mobile. Je divise la circonférence de chacun d'eux en
24 parties égales appelées secteurs. Dans chaque
secteur du grand disque, j'inscris, en suivant l'ordre alphabétique
normal, une lettre majuscule rouge: d'abord A, puis B, puis C,
etc..., omettant H et K [et Y]
qui ne sont pas indispensables.
Le disque extérieur ne comportait donc que 20 lettres, puisque
J, U et W ne figuraient pas dans son alphabet. Dans les quatre
secteurs restant, il place les chiffres 1, 2, 3 et 4. Dans le disque
intérieur, il inscrit, dans un ordre incohérent, en
noir et en minuscules, les 23 lettres de son alphabet auquelles il ajoute le caractère &. Il maintient les deux
disques en position concentrique au moyen d'une aiguille placée
au centre.
UTILISATION.
Les deux correspondants conviennent d'une lettre-indice prise dans le
disque intérieur, par exemple k . L'expéditeur du
message place cette lettre en face d'une lettre qu'il choisit dans le
disque extérieur (supposons B ) qu'il place en tête de
son cryptogramme.
Rendons la parole à Alberti :
A
partir de ce point de départ, chaque lettre du message
[crypto] représentera
la lettre fixée au-dessus d'elle.Après avoir écrit
trois ou quatre lettres, je peux changer la position de la
lettre-indice de façon que le k soit par exemple sous le D
. Donc, dans mon message, j'écrirai un D majuscule et à
partir de ce point, k ne signifiera plus B , mais D , et toutes
les lettres du disque fixe auront de nouveaux équivalents.
La substitution polyalphabétique était née. Elle
faisait d'Alberti, selon le mot de David Kahn, le Père de la
cryptologie occidentale (il y a beaucoup de « pères »
dans The Codebreakers,
ouvrage monumental, exhaustif et passionnant que tout amateur de
cryptologie devrait avoir lu et qui pourrait légitimement
valoir à son auteur le titre de « Père de la
littérature cryptologique moderne »).
Mais la découverte d'Alberti
ne s'arrête pas là. Le disque extérieur (clair)
comporte quatre chiffres. Avec quatre chiffres on peut obtenir 336
groupes codiques : 16 de deux chiffres (42
), 64 de trois chiffres
(43)
et 256 de quatre chiffres (44).
C'est un nombre suffisant pour constituer un petit répertoire.
Il est alors possible, après avoir codé un message, de
le surchiffrer au
moyen du cadran d'Alberti, en remplaçant, selon la procédure
déjà décrite, les chiffres par les lettres
correspondantes prises dans le disque intérieur. Ainsi,
celui-ci avait inventé, non seulement la substitution
polyalphabétique, mais aussi le surchiffrement codique. Il
avait conquis, pour plusieurs siècles, la première
place dans l'histoire de la cryptologie.
II - LES « ROUES »
DE COLLANGE.
A
propos de son film « Le cri du comoran, le soir, au-dessus
des jonques », le tant regretté Michel Audiard
disait : « Un film garanti sans jonque et sans cormoran »
. Dans ce site, consacré aux cadrans chiffrants, nous allons
d'abord nous intéresser à un cryptologue garanti sans
cadran chiffrant : l'abbé Trithème (1462-1516). Il
pratiquait l'occultisme et la magie, répartissait les
sorcières en quatre catégories, et on racontait qu'il
usait de méthodes cabalistiques par lesquelles les anges lui
servaient de messagers.
Heureusement,
il est aussi l'auteur d'un ouvrage plus sérieux, qui fait date
dans l'histoire de la cryptologie : « Polygraphia ».
On y trouve, sous le nom de « Tabula recta »,
un carré formé de 24 alphabets de 24 lettres (le J et
le U étaient absents), chacun d'eux étant décalé
d'une lettre par rapport au précédent. Il obtenait donc
un tableau assez semblable au célèbre carré de
Vigenère, dont nous aurons l'occasion de reparler. Mais il
l'employait de façon plutôt simpliste. Pour chiffrer un
texte,il utilisait les alphabets successivement, dans l'ordre ou il
se présentaient, à raison d'un alphabet par lettre
claire. Ca n'en était pas moins une substitution
polyalphabétique, qui présentait sur celle d'alberti,
deux supériorités, et une grosse infériorité
:
1) l'alphabet changeait à chaque lettre, ce qui n'était
pas le cas dans la méthode d'alberti,
2)
tous les alphabets étaient utilisés,
3) par contre, avec la méthode d'Alberti, les alphabets se
succédaient dans un ordre aléatoire.
En plus de son carré littéral, Trithème
proposait deux autres carrés, numériques, c'est à
dire que, construits sur le même principe, les lettres des
alphabets étaient remplacées par des groupes de deux
chiffres.
Cet
ouvrage fut traduit en 1551 par un nommé Gabriel de Collange
(d. 1572) qui l'enrichit d'un supplément destiné à
en simplifier l'emploi. Il s'agissait d'un appareil qu'on peut
difficilement qualifier de cadran, puisque sur un cadran, les
caractères sont en principe inscrits sur le pourtour. C'était
un cercle sur lequel six alphabets étaient inscrits le long de
six diamètres équidistants. Un
Roues de collange
Alphabétique
Numerique
alphabet
clair figurait sur une barette fixée au centre du cercle, mais
légèrement décentrée. Une rotation du
cercle permettait de juxtaposer l'alphabet clair à chacun des
six alphabets cryptographiques. Mais la tabula recta de Trithéme
comportait 24 alphabets cryptographiques. Il fallait donc quatre
roues pour remplacer un carré de Trithème, et, comme
celui-ci en proposait trois, Collange réalisa douze roues
qu'il incorpora à son ouvrage sur douze pages successives, ce
qui en fait, selon le mot de Charles Eyraud, « une
curiosité bibliophilique
rare ». Par contre, qu'est-ce qui était le plus
simple à utiliser : les trois tableaux de Trithème ou
les douze roues de Collange ? On peut se poser la question.
III – LE CADRAN CHIFFRANT DE PORTA
Comme Alberti, Giovanni Battista Porta (1535-1615) était
une sorte d'esprit universel. Auteur de plusieurs comédies, il
écrivit aussi des ouvrages sur des sujets aussi variés
que la météorologie, la mécanique des fluides et
la magie (dans ce dernier ouvrage, on trouve une méthode
permettant de faire se déshabiller les femmes, mais David Kahn
affirme qu'elle ne marche pas et, sur ce point comme sur tous les
autres, je suis enclin à lui faire confiance. Faire se
déshabiller les femmes est une technique pour laquelle
certains individus sont très doués, mais ça n'a
rien à voir avec la magie).
Revenons à nos moutons. Dans le domaine de la
cryptologie, Porta fut pour son époque une sorte
d'encyclopédiste, et plus encore, puisqu'il ne se borna pas à
recenser les pratiques en usage de son temps, mais il en présenta
d'autres, de son cru. En particulier, il est l'inventeur de la
substitution bigrammatique. Son procédé consiste en un
carré de vingt cases de côté, bordé,
au-dessus et à droite par deux alphabets ordonnés de
vingt lettres (les lettres J, K, U, W, X, etY sont absentes).
Chacune des 400 cases du carré contient un symbole différent.
Chaque bigramme (CR par exemple) est chiffré par le symbole
situé à l'intersection de la ligne correspondant à
la première lettre (C) et de la colonne correspondant à
la deuxième lettre (R). Par contre, bien que Porta se soit
efforcé d'introduire une certaine méthode dans
l'agencement de ses symboles, le déchiffrement devait être
laborieux. En outre, la sécurité cryptographique aurait
exigé que les symboles soient
répartis dans le carré de façon
totalement aléatoire. Concilier la sûreté
cryptologique d'un procédé avec sa facilité
d'emploi est l'éternel dilemme du cryptologue.
Détail curieux, dans les exemples des différentes
techniques cryptographiques qu'il présente, Porta utilise à
plusieurs reprises comme texte clair : « J'ai défloré
aujourd'hui l'objet de ma tendresse », mais il ne précise
pas si cet « objet » fut déshabillé
par des moyens magiques ou, plus simplement, manuels.
Dans son ouvrage sur la cryptologie, De furtivis
littérarum notis, publié
en 1563, Porta
ne se contente pas de décrire plusieurs tableaux chiffrants,
parmi lesquels celui représenté ci-contre, mais il
démontre qu'ils sont assimilables à des tableaux
carrés.
Indépendamment de la remarquable ornementation
(dont deux dames qui, semble-t-il, n'ont pas résisté à la magie de Porta), on remarquera :
que celui-ci semble avoir tendance à utiliser,
en guise d'unités cryptographiques, des symboles plutôt
que des lettres,
que tout comme pour son tableau de chiffrement
bigrammatique, son alphabet clair comporte vingt lettres, alors que
celui d'Alberti en comportait 23 (plus le &).
IV -
BLAISE DE VIGENERE.
Tout
comme Trithème, dont il est en quelque sorte le fils
spirituel, Blaise de Vigenère (1523-1596) n'a conçu
aucun cadran chiffrant.
Il
fit, dans la première partie de son âge adulte, deux
séjours à Rome, au cours desquels il eut l'occasion
d'entrer en contact avec des cryptologues de la Curie romaine. Il
s'intéressa à cette science et prit connaissance des
oeuvres de divers prédécesseurs illustres (Trithème,
Belaso, Porta...).
En
1570, il renonça à la vie à la Cour et aux
voyages. Forcément : il s'était marié.... Il se
lança alors dans la rédaction de nombreux livres, dont
l'un est consacré à la cryptographie (on ne dira pas
ici « cryptologie », car il n'y traite pas du
décryptement, qu'il qualifie d' « inestimable
rompement de cerveau »). Il semble n'avoir jamais réalisé
qu'avant et après lui nombreuses furent les personnes qui
éprouvèrent une véritable passion pour cette
manière de se « rompre le cerveau ».
Combien ont connu le moment où, longuement confronté à
un inextricable écheveau de lettres ou de chiffres, on
entrevoit ce qui pourrait être un fil conducteur : on tire...et
ça vient ! Instant rare!
Revenons
à Vigenère. Son « Traicté des
chiffres et secrètes manières d'escrire »,
publié en 1586, fait date dans l'histoire de la cryptologie.
Il y fait le point sur l'état des connaissances de son temps,
rend à chacun ce qui lui revient et présente ce qui
deviendra le célèbre « Carré de
Vigenère », largement inspiré de celui de
Trithème.
Il
se compose de 26 alphabets, chacun d'eux décalé d'une
lettre vers la gauche. Il est bordé en haut et à gauche
de deux alphabets normalement ordonnés, dont je me suis
toujours demandé s'ils étaient bien utiles, puisque
chacun d'eux ne fait que doubler son voisin. Voici le fameux carré
:
a
b
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X
Y
Ce
qu'il importe ici de comprendre, c'est que, si Vigenère est le
père du carré qui porte son nom, le carré, lui,
est le père du cadran chiffré élémentaire,
j'entends par là un cadran formé par deux alphabets
normalement ordonnés. En effet, quelle que soit la position
que l'on donnera au cercle intérieur par rapport à la
couronne, on obtiendra un alphabet normalement ordonné,
juxtaposé à l'un des alphabets du carré.
Quant
aux autres cadrans comportant des alphabets désordonnés,
numériques ou symboliques, ils sont les enfants d'un carré
genre Vigenère.
Enfin, ceux qui, par l'effet d'un engrenage, comportent deux disques
qui diffèrent par le nombre de cases, ils sont des sortes de
cousins du carré de Vigenère.
En résumé, on peut dire que c'est Vigenère
qui a donné naissance à toute la famille des cadrans
chiffrants.
V - LE CADRAN CHIFFRANT
DE WADSWORTH
Le cadran chiffrant de Wadsworth (1768-1821) fut le
premier à apporter deux innovations d'une importance
considérable
Le nombre des caractères était différent
pour les deux disques : le disque extérieur comportait 26
lettres et les nombres de 2 à 8, soit 33 caractères
alors que le disque intérieur se limitait aux 26 lettres de
l'alphabet. Un engrenage de 26 et 33 dents reliait les deux disques.
Les lettres et chiffres de la couronne étaient
gravés sur des plots mobiles, ce qui permettait d'en modifier
l'ordre.
L'appareil, réalisé en 1817, était
en laiton et incorporé dans un boitier rond, en bois,
d'environ 16 centimètres de diamètre.
Une lamelle fixe, perforée, située dans
le haut du cadran encadrait le seul endroit où deux caractères
(lettre sur le disque intérieur, lettre ou chiffre sur la
couronne) coïncidaient exactement. Bien que cela ne soit pas
précisé, j'incline à penser que l'alphabet clair
est l'alphabet extérieur, parce que, dans le cas contraire, on
obtiendrait un cryptogramme composé de lettres et de chiffres.
Mais je dois reconnaître que cette opinion ne fait pas
l'unanimité.
Pour chiffrer, les deux correspondants conviennent de
deux lettres (claire et cryptographique) qui apparaîtront dans
les fenètres de la lamelle de cuivre. Afin que cette opération
soit aisément réalisable, l'engrenage est débrayable.
En tournant toujours dans le même sens,
on amène successivement les lettres claires dans la fenètre
de la lamelle fixe, en notant à chaque fois la lettre
cryptographique correspondante. Quand le disque intérieur fait
un tour, la couronne fait vingt-six trente troisièmes de tour.
Ces deux nombres étant premiers entre eux, cela revient à
dire que tout se passe comme si l'on utilisait successivement 33
alphabets cryptographiques différents, et cela dans un ordre
qui dépend du texte clair.
En dépit de toutes ses qualités, le cadran
chiffrant de Wadsworth ne fut jamais employé par aucune
autorité, et tomba dans l'oubli après la mort de son
inventeur.
VI - LE
CADRAN CHIFFRANT DE WHEATSTONE
Le nom de Wheatstone (1802-1875) est célèbre
dans le domaine scientifique. Il s'attache plus particulièrement
à une invention nommée « Le pont de
Wheatstone », qui n'a strictement rien à voir avec
les voies de communication : il s'agit d'un dispositif qui, à
l'aide de trois résistances électriques de valeurs
connues, permet d'en mesurer avec précision une quatrième.
Mais là ne s'arrêtent pas ses exploits scientifiques :
il inventa un télégraphe électrique à
cadran, et s'intéressa activement, et avec succès, à
l'acoustique, à la stéréoscopie, et à
bien d'autres choses.
Dans le domaine de la cryptologie, il décrypta
une lettre de Charles 1er et surtout il réalisa un cadran
chiffrant qu'il présenta à l'exposition universelle de
1867 à Paris. Cet appareil, pourtant inférieur à
celui de Wadsworth, éveilla un vif intérêt dans
le petit monde des spécialistes.
La couronne extérieure est divisée en 27
secteurs : les 26 lettres de l'alphabet clair (ordonné) et une
case servant de séparation de mots. Le disque intérieur
porte un alphabet désordonné de 26 lettres. Deux
aiguilles, l'une longue servant à désigner la lettre
claire, l'autre, courte, servant à désigner la lettre
cryptographique correspondante, sont associées par un
engrenage tel que, lorsque l'aiguille du clair fait un tour,
l'aiguille du cryptogramme fait vingt-sept vingt-sixièmes de
tours.
Wheatstone prescrit de commencer le chiffrement en
dirigeant les deux aiguilles sur la case de séparation de mots
(il devait donc y avoir un dispositif de débrayage de
l'engrenage, sans quoi l'opération n'aurait pas été
aisée). Ensuite, on amène la grande aiguille sur la
première lettre claire à chiffrer et la petite aiguille
désigne alors la première lettre cryptographique. On
répète l'opération pour les lettres suivantes,
en faisant toujours tourner l'aiguille du clair dans le
même sens. Wheatstone,
avec raison recommande d'éviter les redoublements de lettres.
Le décryptement est parfaitement possible par la
méthode du mot probable, la mise en place de celui-ci étant
facilitée par le fait qu'une lettre cryptographique redoublée
trahit la présence, dans le texte clair, de deux lettres
consécutives dans l'ordre alphabétique inversé.
En conclusion, on peut dire qu'il est heureux que
Wheatstone ait eu d'autres titres de gloire que son cadran chiffrant,
y compris dans le domaine cryptologique, puisqu'il est l'inventeur du
procédé Playfair, dont le nom, curieusement, vient de
celui d'un de ses amis, qui milita en faveur de son utilisation. Le
« Playfair », bien qu'il ne soit pas
indécryptable, présente un niveau d'herméticité
bien supérieur à celui de son cadran chiffrant, lequel
était loin de valoir celui de son prédécesseur
Wadsworth, pour les raisons suivantes :
1 ) Dans l'un des alphabets de Wadsworth, l'ordre des
caractères est modifiable.
2 ) Le cadran de Wadsworth correspond à
l'utilisation de 33 alphabets de substitution, contre 27 pour
l'appareil de Wheatstone;
3 ) le point de départ du chiffrement est
variable chez Wadsworth, alors qu'il est fixe chez Wheatstone.
VII - LE CADRANCHIFFRANT SUDISTE.
Si,
au cours de la guerre de Sécession (1861-1865) les Sudistes
donnèrent de multiples preuves de leur valeur sur
les champs de bataille, il n'en fut, malheureusement pour eux, pas de
même
dans le domaine de la cryptologie. Il eurent même parfois
recours à la substitution monoalphabétique. Ils usèrent
également de dictionnaires disponibles dans le commerce en
guise de codes, un mot étant désigné par le
numéro de sa page et celui de sa ligne. La notion même
de confédération, qui laissait la plus large autonomie
aux états dans tous les domaines, contribua à accroître
l'anarchie en matière de cryptographie. Le procédé
le plus employé fut cependant le cadran chiffrant, sous sa
forme la plus simple : deux alphabets normalement ordonnés.
Selon David Kahn, il était réalisé en laiton. Il
faut donc croire que ce fut le cas le plus courant, toutefois, je
dois dire que la seule photographie qu'il m'ait été
donné de voir montre un appareil indubitablement réalisé
en bois.
Les
Sudistes employaient des clés courtes, et il semble bien que ,
pendant toute la durée de la guerre (1861-1865), ils n'en
utilisérent que trois, dont deux seulement nous
sont
connues : MANCHESTER BLUFF et COMPLETE VICTORY. Bon
nombre de leurs cryptogrammes furent décryptés par le
« Trio sacré ». C'était le nom
que s'étaient donné les trois jeunes chiffreurs (Bates,
Chandler et Tinker) qui travaillaient sous l'autorité directe
du Président Abraham Lincoln.
VIII
- PORTA, BABBAGE ET KASISKI
Si l'on excepte
Porta qui, comme on l'a vu, fut un adepte des cadrans chiffrants, les
deux autres n'eurent rien à voir avec cette technique. Par
contre, on ne peut évoquer chacun d'eux sans aborder la
question de la cryptanalyse des substitutions polyalphabétiques,
d'où dérive le procédé des cadrans
chiffrants.
Porta s'attaqua avec
persévérance au problème du décryptement
des substitutions polyalphabétiques. Au cours d'un de ses
travaux, qu'il expose dans son ouvrage "De furtivis
litterarum notis" son attention est attirée par la
répétition, avec un intervalle de 51 lettres, d'un
trigramme et il écrit : "j'en conclus que la clé
a été utilisée trois fois et qu'elle comporte 17
lettres", (3 et 17 sont les seuls diviseurs de 51, si l'on
excepte, bien entendu, 1 et 51). C'était le premier et le plus
grand pas vers la solution générale du décryptement
des substitutions polyalphabétiques à clé
périodique. Comment se fait-il qu'une intelligence aussi
brillante n'ait pas poussé jusqu'au bout son raisonnement ? On
ne saurait le dire. En tout cas, les substitutions polyalphabétiques
à clé périodique, qui allaient poursuivre leur
carrière pendant trois siècles, avaient bien failli
connaître une fin prématurée.
Charles Babbage
(1792-1871) était lui aussi un de ces géniaux
"touche-à-tout" qui s'intéressent aux
questions scientifiques les plus diverses et les font progresser.
Tout lui était bon : archéologie, chemins de fer,
navigation sous-marine... et même crochetage des serrures (sur
ce dernier point, même si sa moralité personnelle n'est
aucunement en cause, peut-être aurait-il mieux fait de
s'abstenir). Il fut aussi l'auteur d'un court traité sur la
cryptologie dans lequel, en contradiction flagrante avec Vigenère,
il écrivait :"Le décryptement est à mon
avis un art des plus attachants, et je crains fort d'y avoir consacré
plus de temps qu'il n'eût été raisonnable".
Il effectua, à la demande de personnages importants, de
nombreux décryptements, y compris des substitutions
polyalphabétiques. Malheureusement, si génial fût-il,
Babbage était un esprit fantasque, perfectionniste, qui
publiait peu, commençait tout et ne finissait rien. A-t-il
entrevu la solution générale des substitutions
polyalphabétiques à clés périodiques ? On
peut le supposer, mais il n'en subsiste aucune preuve.
De même que
Boileau, dans son "Art poétique" a écrit
"Enfin Malherbe vint", de même David Kahn (ou
l'un de ses prédécesseurs, ou l'un de se disciples)
aurait pu écrire :"enfin Kasiski vint".
Kasiski (1805-1881) fit dans l'armée prussienne toute sa
carrière, laquelle se termina en 1852 avec le modeste grade de
major. On pourrait le surnommer "le fossoyeur des substitutions
polyalphabétiques à clés périodiques".
Le bref ouvrage qu'il publia en 1863 (95 pages) "Die
geheimschriften und die dechiffrier-kunst" (chiffrement et
cryptanalyse) jetait bas un édifice de trois siècles.
Kasiski traversa l'histoire de la cryptologie comme un météore.
Après la parution de son livre, et peut-être sans en
avoir réalisé toute la portée, il s'intéressa
à d'autres sujets et plus particulièrement à
l'anthropologie.
La base de son
raisonnement était la suivante : si deux polygrammes
semblables se retrouvent dans un même cryptogramme, il existe
une quasi certitude qu'il s'agit d'une répétition d'un
fragment de clair chiffré avec la même portion de clé.
Donc, l'espace qui les sépare représente, soit la
longueur de la clé, soit un multiple de celle-ci. Supposons
donc qu'une telle répétition fournisse un écart
de 39, une autre un écart de 26, et une troisième un
écart de 91, le seul sous-multiple commun à ces trois
nombres est 13, ce qui donne presque certainement la longueur de la
clé. Si l'on écrit alors le cryptogramme dans un
tableau de 13 colonnes, les lettres d'une même colonne,
chiffrées avec la même lettre-clé, constituent
une substitution monoalphabétique. Dans chaque colonne,
l'analyse des fréquences, puis le report dans le texte des
résultats obtenus permettront d'aboutir à la solution.
Remarquons au
passage que, si l'on a affaire à une substitution
polyalphabétique avec alphabets ordonnés, la seule
identification du "e" clair autorise le décryptement
de toute une colonne.
IX - LE CADRAN
CHIFFRANT DE KERCKHOFFS
Comme en ce qui concerne plusieurs des ,personnages
cités précédemment, la cryptologie n'était
pour auguste kerckhoffs (1835-1903) qu'une des facettes de son
immense savoir. Même les titres énumérés
sur la page de titre de son livre « La cryptologie
militaire » (docteur
ès lettres, Professeur à l'Ecole de Hautes Etudes
commerciales et à l'Ecole Arago, membre de la Société
française d'Archéologie et de Numismatique...Officier
d'académie) ne suffisent pas à rendre compte de son
exceptionnelle érudition. Parlant plusieurs langues (français,
anglais, italien, allemand, latin, grec) il n'en milita pas moins
activement en faveur du Volapuk (« langage mondial »),
et si cette première tentative pour jeter bas la Tour de Babel
échoua, ce n'est certainemnt pas à lui qu'on peut en
imputer la responsabilité. Son livre sur la cryptologie est
court, concis et d'un exceptionnelle densité. Sa première
qualité est sans doute d'avoir réuni en quelques lignes
les qualités du procédé de chiffrement idéal.
Qu'on me permette de sortir momentanément de mon sujet pour
les énumérer telles qu'il les a lui-même
énoncées, car elles devraient constituer le credo du
cryptologue :
Le système doit être matériellement,
sinon mathématiquement, indéchiffrable
[on dirait maintenant : indécryptable];
Il faut qu'il n'exige pas le secret et qu'il puisse sans inconvénient tomber aux mains de l'ennemi;
La clé doit pouvoir en être communiquée
et retenue sans le secours de notes écrites, et être
changée ou modifiée au gré des correspondants;
Il faut qu'il soit applicable à la
correspondance télégraphique;
Il faut qu'il soit portatif et que son maniement ou
son fonctionnement n'exige pas le concours de plusieurs personnes;
Enfin, il est nécessaire , vu les
circonstances qui en commandent l'application, que le système
soit d'un usage facile, ne demandant ni tension d'esprit, ni la
connaissance d'une longue série de règles à
observer.
Qui donc a dit que la perfection n'est pas de ce monde
?
En ce qui concerne les substitutions polyalphabétiques,
il décrit un appareil qu'il dénomme Système
de Saint-Cyr (on dit maintenant
Réglette de Saint-Cyr), dont
il ne revendique d'ailleurs aucunement la paternité, qui
consiste en un double alphabet ordonné, coulissant sous un
alphabet lui aussi ordonné, et fait observer qu'il s'agit
seulement d'un procédé dérivant du carré
de Vigenère, mais d'un emploi plus commode. Il fait ensuite
remarquer qu'on peut encore améliorer cet appareil en lui
donnant la forme de deux cercles concentriques mobiles l'un par
rapport à l'autre. Il aboutit donc à ce que l'on
pourrait appeler « le cadran chiffrant élémentaire »,
où les deux alphabets sont normalement ordonnés.
Dans le domaine du décryptement des substitutions
polyalphabétiques, il est à l'origine de deux méthodes
de décryptement d'un intérêt exceptionnel :
1) La
méthode dite des recouvrements : elle nécessite un
certain nombre de messages chiffrés avec la même clé
: on dispose les cryptogrammes les uns au dessous des autres. Il en
résulte que toutes les lettres occupant le même rang
dans chacun des cryptogrammes ont été chiffrées
avec la même lettre-clé et constituent donc une
substitution monoalphabétique.
2) La symétrie de position : dans un carré
de Vigenère, qu'il soit composé a partir d'un alphabet
normalement ordonné ou d'un alphabet incohérent, le
décalage progressif de l'alphabet qui sert de base au tableau
n'empèche nullement que l'écart séparant deux
lettres définies demeure constant. Par conséquent si,
dans l'un des alphabets du carré, on est parvenu à
positionner deux lettres, la connaissance de la position d'une de ces
deux lettres dans un autre des alphabets entraine la connaissance de
la position de l'autre lettre.
Cependant, une chose me
laisse perplexe : au sujet de la réglette aussi bien que du
cadran, il écrit : « au point de vue
cryptographique, il n'acquiert une valeur réelle qu'à
la condition d'intervertir l'ordre des lettres dans l'alphabet
mobile ». Par alphabet interverti, il entend alphabet
incohérent. Et là, me semble-t-il, il se tire une balle
dans le pied, car il est alors
en
contradiction avec son principe N° 2 : « le système
ne doit pas exiger le secret et doit pouvoir sans inconvénient
tomber aux mains de l'ennemi ». Or, la capture par
l 'ennemi d'un cadran chiffrant comportant un alphabet
incohérent me paraît constituer un risque majeur.
X - LE CADRAN CHIFFRANT DE L'ARMEE MEXICAINE
Comme c'est toujours le cas, le cadran chiffrant de
l'armée mexicaine dérive d'un tableau. Celui-ci diffère
cependant notablement de celui de Vigenère. L'alphabet clair
est normalement ordonné. Les alphabets cryptographiques, au
nombre de quatre, sont formés de nombres de deux chiffres,
tous différents: de 01 à 26 pour le premier, de 27 à
52 pour le deuxième, de 53 à 78 pour le troisième,
de 79 à 00 pour le quatrième, qui ne comporte donc que
22 nombres. Dans chaque alphabet, les nombres sont ordonnés,
mais le nombre origine sous le « a » clair
n'est pas forcément le plus petit : sa position est aléatoire.
Clarifions ces explications par un exemple de tableau :
a
b
c
d
e
f
g
h
i
j
k
l
m
n
o
p
q
r
s
t
u
v
w
x
y
z
19
20
21
22
23
24
25
26
01
02
03
04
05
06
07
08
09
10
11
12
13
14
15
16
17
18
41
42
43
44
45
46
47
48
49
50
51
52
27
28
29
30
31
32
33
34
35
36
37
38
39
40
57
58
59
60
61
62
63
64
65
66
67
68
69
70
71
72
73
74
75
76
77
78
53
54
55
56
88
89
90
91
92
93
94
95
96
97
98
99
00
79
80
81
82
83
84
85
86
87
A partir de là, une chose apparaît
évidente: si l'on transforme ce tableau en disque chiffrant,
les différentes variantes seront bien plus faciles à
mettre en oeuvre. Le cadran se composera de cinq disques : un pour le
clair, quatre pour les alphabets numériques cryptographiques.
Pour communiquer, deux correspondants convenaient des
quatre nombres se trouvant sous le « a » clair.
La position relative des disques cryptographiques variait d'un
message à l'autre, mais demeurait inchangée pendant
tout le chiffrement d'un message. Le chiffrement s'en trouvait
facilité, mais le décryptement aussi. En effet, si l'on
ne prenait que les nombres de 01 à 27, l'étude des
fréquences permettait de reconstituer sans grand effort
l'alphabet cryptographique. Le fait que les écarts de
fréquences sont moins marqués en espagnol qu'en
français ne constituait qu'un obstacle minime, car, du fait
que l' alphabet clair était ordonné, il résultait
que les trois nombres représentant les trois lettres les plus
fréquentes (e, a, o) étaient séparées par
4(de a vers e) et 10 (de e vers o) intervalles. Les trois autres
alphabets cryptographiques faisaient l'objet d'un traitement
semblable.
Il est certain que si les nombres avaient été
répartis de façon complètement aléatoire
dans les quatre alphabets cryptographiques, le décryptement
aurait été rendu singulièrement plus difficile,
mais le déchiffrement aurait été un travail de
romain, chaque unité cryptographique étant à
chercher parmi cent. Un artifice aurait permis de simplifier les
choses : mémoriser les quatre unités cryptographiques
correspondant à une lettre claire fréquente, se
reporter au cryptogramme et noter dans ses interlignes cette lettre
au dessus de chacune des quatre unités cryptographiques en
question. Une fois le déchiffrement bien entamé, les
autres lettres auraient pu être devinées et simplement
vérifiées dans
le tableau. Encore aurait-il fallu ne pas omettre cette vérification.
En cryptographie, la négligence se paie parfois fort cher.
J'ai des souvenirs qui n'ont pas leur place dans cette étude....
Ce procédé ne fut utilisé que
pendant une courte période. Si l'on songe que la position des
disques demeurait invariable pendant toute la durée d'un
message, on peut bien se dire qu'il ne méritait pas plus.
Quant au principe N° 2 de Kerckhoffs, mieux valait n'y pas penser
et garder son matériel bien à l'abri de l'ennemi.
XI - LE CADRAN
CHIFFRANT DU SIGNAL CORPS.
Il y a vraiment bien peu de choses à dire sur le
cadran chiffrant du Signal Corps. La seule utilité de sa
description serait de montrer le caractère élémentaire
de la cryptographie militaire américaine au début du XX
ème siècle.
Cet appareil se composait de deux disques de celluloïd,
portant, l'un un alphabet normal, l'autre un alphabet normal inversé.
Il était utilisé avec des clés périodiques
: on en était resté au niveau technique de la
confédération sudiste !
Heureusement, Parker Hitt, le cryptologue le plus
compétent de l'armée américaine entreprit une
action vigoureuse pour faire évoluer les choses. Après
avoir proposé le Playfair,qui fut rejeté, il conçut
un appareil qui était une sorte de « mise à
plat » du cylindre de Bazeries. Par la suite, un
cryptographe cylindrique analogue à celui de Bazeries fut
adopté par l'armée américaine;
La cryptologie militaire américaine sortait de
son enfance. Heureusement, elle allait progresser vite.
XII – QUELQUES IDEES
EN FORME DE CONCLUSION
Je vous en prie : ne jetez pas votre cadran chiffrant
aux orties. La perspicacité de Kasiski ne constitue nullement
un problème insurmontable. D'abors, il se fondait sur
l'éventualité d'une clé périodique. C'est
une faiblesse à laquelle on peut remédier sans
difficulté, en prenant dans un livre une clé aussi
longue que le texte clair.. Mais cela ne résout pas tout notre
problème : la méthode du mot probable, lorsque sa place
a été déterminée, permet de faire
apparaître un fragment de clé de même longueur.
Ensuite, à coup d'hypothéses successives portant,
tantôt sur le fragment de clair décrypté, tantôt
sur le fragment de clé (claire) reconstitué, on peut
parvenir à « grignoter » le crypto
jusqu'à reconstitution complète du clair.
Laissez-moi maintenant, au risque d'encourrir les
foudres des cryptologues de haut vol, vous parler de la variante de
Rozier. Celle-ci est une utilisation originale de l'incontournable
carré de Vigenère : elle utilise non pas une, mais deux
lettres-clés
pour chiffrer une même lettre claire. Elle fut accueillie
avec dédain par nombre de cryptologues. Pour le commandant
Baudouin elle n'était qu'une complication illusoire. Didier
Müller a démontré clairement que chiffrer en
Rozier revient à chiffrer en Vigenenère avec une clé
différente et qu' il existe une parenté entre ces deux
clés. Mais il importe de souligner qu'un chiffrement en Rozier
avec une clé claire est équivalent à un
chiffrement en Vigenère avec une clé incohérente.
Et ceci est de nature à compliquer les choses pour qui essaye
de décrypter par la méthode du mot probable. Il n'en
est pas moins vrai que cette variante
présente des faiblesses qu'il conviendrait de corriger : d'une
part, lorsqu'elle fut inventée, la clé utilisée
était périodique, ce qui, depuis la parution de la
méthode de Kasiski, constitue une impardonnable hérésie,
d'autre part les deux lettres clés sont prises dans la même
clé.
Sa
mise en oeuvre a été décrite ainsi : « Quand
on se sert du tableau de Vigenère, on part du clair, lu sur un
bord, on tourne à angle droit après avoir rencontré
la première lettre-clé, puis à nouveau à
angle droit après avoir rencontré la seconde
lettre-clé, pour venir finalement lire la lettre
cryptographique sur le même bord, donc dans le même
alphabet ordonné que la lettre claire
initiale ».Schématiquement,
l'opération peut être représentée ainsi :
Pour remédier aux faiblesses mentionnées
plus haut, on pourrait introduire les modifications suivantes :
Les deux lettres-clés seront prises dans deux
clés différentes,
Ces deux clés
seront des
clés claires une fois,
prises dans un ou des livres.
Je ne parlerai pas ici de la clé aléatoire
une fois, d'abord parce que, du point de vue de la sécurité
cryptologique, elle résout tous les problèmes, ensuite
parce que les difficultés pratiques qu'elle soulève
(production, distribution, inaptitude au fonctionnement en réseau,
protection des documents) font qu' elle ne constitue pas une solution
valable pour le cryptologue amateur.
Dans l'opération de chiffrement que j'envisage de
proposer, on dénombre quatre éléments : le
clair, les deux clés, le cryptogramme. Or, les fréquences
existantes dans le clair et les clés vont engendrer des
fréquences dans le cryptogramme : la conjonction de lettres
fréquentes dans le clair et les clés donnera des
différences de fréquence dans le cryptogramme. Il est
vraisemblable que l'exploitation de ces fréquences
constituerait un problème d'une rare difficulté. Mais,
par principe, les fréquences doivent toujours être
considérée comme un risque avec lequel on ne doit pas
transiger. C'est pourquoi je me propose, afin d' »écraser »dans la mesure du possible ces fréqueces, d'éliminer tous les « e » des deux clés claires.
Exemple de chiffrement:
clair
o
n
p
l
a
c
e
l
e
l
i
v
r
e
s
u
r
l
a
t
a
b
l
e
Clé 1
O
N
C
A
L
C
U
L
R
A
L
S
I
N
T
R
V
A
L
L
S
S
P
A
Clé 2
L
A
V
A
R
I
A
N
T
N
Q
U
S
T
I
O
N
U
T
I
L
I
S
D
crypto
L
A
I
L
G
I
K
N
G
Y
N
X
B
K
H
R
J
F
I
Q
T
R
O
H
On remarquera maintenant que, disposant d'un texte clair
et d'un crypto correspondant, il est possible d'en déduire une
clé unique qui, en variante allemande, nous donnerait
exactement le même résultat :
Clair
o
n
p
l
a
c
e
l
e
l
i
v
r
e
s
u
r
l
a
t
a
b
l
e
Clé
Z
N
X
W
G
K
O
Y
K
J
V
S
S
O
Z
L
A
Q
I
J
T
S
Z
L
crypto
L
A
I
L
G
I
K
N
G
Y
N
X
B
K
H
R
J
F
I
Q
T
R
O
H
Le procédé de chiffrement à deux
clés claires est donc équivalent à un
chiffrement avec une clé incohérente.
Il ne faut cependant pas se faire d'illusion : la sûreté
cryptographique de ce procédé ne saurait être
égale à l'emploi de clés aléatoires une
fois. Et si je me propose de soumettre à la sagacité
des nombreux internautes cryptologues un cryptogramme chiffré
par ce procédé, je me garderai bien d'aller ainsi
défier les crânes d'oeuf de la N.S.A. avec leurs
monstrueux ordinateurs.
Dans
le texte clair correspondant au cryptogramme ci-après, se
trouve le mot probable (et même certain) : « motprobable ».
VOMIR
TTVNN
GADBQ
ZFYAP
ASPBH
IVPGU
XNOXH
CBWEI
DKLPA
QXKYA
GXMWG
IFNCS
IAWCU
HIXCE
YRDOT
UIBPQ
XHHLT
OYHIX
FUREB
HYXKQ
OOXUR
HZKOY
JNHTO
DFIXV
VBLEU
UPKGD
PHYSL
HNAQG
LRPNZ
QYTPB
JEUZU
VAXQD
BMSPC
XQELA
ZSJNW
WDWZI
GDEYW
HPWSB
AOSBV
JTYIC
PIUZW
JLBMJ
RADGW
WMTRC
BLXFP
CTJEJ
DVYKU
XZPFH
BUTMQ
RYQZG
FZJHA
YMLTN
LKQMQ
JFWUB
GLXIT
MCVHB
ACPBO
ZQTTW
GOTJE
BQULV
WDMRB
EUODS
ALCVD
CFTJT
WFXUD
PIHQX
XSFPA
ZFNGD
AITLN
TPURS
WJYPH
PSJQT
IVIOO
FSRMC
CYNHW
ZSRTP
UAWTE
QTNUD
XQXCX
PUAQN
TWADL
CXGHL
SXUYE
UGAUW
GFZDL
GJVEM
EBYXU
MMKQI
Il est arrivé tant de fois, dans l'histoire de la
cryptologie, qu'un « inventeur », convaincu de
la valeur de son procédé, se voie mis en déroute
par la sagacité supérieure d'un concurrent, qu'il faut
toujours avoir en tête que, dans ce genre de jeu, rien n'est
jamais gagné. C'est arrivé aux plus brillants
cryptologues : ainsi, le célèbre commandant Bazeries
fut certainement très mortifié de voir son cylindre
chiffrant décrypté par le marquis de Viaris.
Soyez donc assurés que celui qui m'enverra la
solution de ce cryptogramme aura droit, non pas à ma rancune,
mais à ma haute considération.
XIII – BIBLIOGRAPHIE
David Kahn. La guerre des codes secrets.
Commandant Bazeries. Les chiffres secrets dévoilés.